Nous soignons aussi des Noirs et des Arabes

Nous soignons aussi des Noirs et des Arabes, si ça vous dérange, ne nous versez pas d’argent

Lundi 28 août 2006

Carte blanche Alex Parisel Vice-président Médecins Sans Frontières

Nous soignons aussi des Noirs et des Arabes, si cela vous dérange, ne nous versez pas d’argent ! Suite aux élections législatives de 1991, MSF lança cette phrase comme un cri du coeur en réponse à un des premiers dimanches noirs vécus par la Belgique. C’était une manière pour MSF de réaffirmer ses valeurs dans une société qui doutait. Ça l’est aussi aujourd’hui.

Notre vision de l’humanité se veut sans frontières et sans discrimination : elle est à l’opposé d’une solidarité internationale qui se grefferait sur une intolérance nationale. Notre action n’est pas généreuse pour « notre peuple d’abord » : nous soignons aussi les Noirs et les Arabes, non pas parce qu’ils sont Noirs ou Arabes, mais parce que face à la souffrance de tout homme, il y a une interpellation qui n’a rien d’abstrait et qui cherche à réintégrer cet homme souffrant dans un espace d’humanité et de dignité.

Dans un environnement politique belge raciste ou xénophobe, néofasciste ou assimilé, MSF n’existerait pas ou serait totalement dénaturé. Comment pourrions-nous encore exprimer notre humanité envers l’étranger, cet autre nous-mêmes, si nous étions issus d’une société qui exclut, qui méprise cet étranger, le transformant en menace pour la société ? Pour avoir vécu les discours de rejet de l’autre, de son voisin, en Yougoslavie ou en Côte d’Ivoire, nous savons à quels extrêmes des concepts victimaires et sécuritaires peuvent aboutir lorsque des peurs identitaires sont manipulées par des leaders sans scrupule.

Nous pourrions certainement encore apporter du pain et des soins, mais l’intention ne serait plus humaniste : elle serait de l’ordre du paternalisme, de la « mission civilisatrice » voire viserait à garder à distance ces « barbares et leurs maladies ». Toute notion d’égalité et de fraternité aurait disparu, enlevant le sens de la dignité à ceux qui souffrent et annulant le sens à l’action humanitaire telle que nous la concevons.

Une société qui a peur de la différence se recroqueville, se sclérose. Elle crée de l’apartheid et construit des murs, qu’ils soient racistes ou en béton, pour se protéger des « barbares ». Elle vit d’amalgames. Même en Belgique, lors du déclenchement de la guerre en Afghanistan, MSF a senti le besoin de communiquer l’image d’une petite Afghane pour signaler qu’en tant que civile, victime des talibans, de la guerre, des bombes, elle était terrorisée, non pas terroriste… Faudra-t-il faire la même chose pour les chiites du Liban ?

Nous sommes aujourd’hui 27.000 au sein du mouvement MSF à oeuvrer quotidiennement au-delà des frontières et moins de 2.000 de ces MSF sont des occidentaux. Nos équipes sont multiculturelles depuis longtemps : en 1991, au Liberia, je côtoyais 11 nationalités de 3 continents ; au Kosovo, en 1999, les 5 continents étaient représentés, animés par un même sentiment d’humanité et d’efficacité. Et quand j’apprends que l’extrême droite en Belgique prétend que « la société multiculturelle est un crime contre l’humanité », j’avoue que je ne me sens pas coupable. Si vous voulez savoir ce qu’est un crime contre l’humanité, venez avec nous au Darfour ou en Tchétchénie.

L’extrême droite offre une utopie simpliste et faussement rassurante d’un pays sécurisé, à l’identité purifiée. A l’inverse, par son action et son témoignage, MSF cherche à illustrer la complexité du monde, fait d’ambiguïtés et de dilemmes, de drames et de beautés, d’humanité. Ironiquement, nous avons cependant une chose en commun avec l’extrême droite : notre discours n’est pas celui de la solution. L’humanitaire est incompétent pour dire comment résoudre la crise du Kosovo ou du Liban. A l’inverse, l’extrême droite a la prétention d’offrir des solutions simples à des vrais problèmes complexes : il suffirait « d’un coup de pied au derrière » de certains. Cela me rappelle la simplicité des coups de machettes rwandaises…

Nous sommes à la fois très critiques du politique quand il se défausse de ses responsabilités tout en étant d’ardents défenseurs de l’action politique, seule légitime à organiser le vivre-ensemble. Mais il nous paraît inconcevable que des hommes politiques dénoncent la prise de parole de citoyens, fussent-ils chanteurs ou musiciens, comme ce fut le cas avec le lancement de l’initiative 01.10 en Flandre, parce qu’ils feraient de la politique en défendant la tolérance. Nous rejetons fermement cette injonction au silence pour tuer le débat ; elle est le reflet d’une certaine classe politique tétanisée par la peur et contaminée par les idées d’extrême droite.

Si vous êtes convaincus par votre don à MSF, par l’essence de notre élan, et que vous pensez exprimer à travers votre vote d’octobre la revendication d’une société expurgée de ses gènes non- européens, réfléchissez à l’incompatibilité de ces deux gestes. Nous revendiquons une générosité responsable : si le malheur des hommes génère l’indignation et l’action, celle-ci n’a de sens que couplée à une quête de lucidité autour du mal qui l’alimente et de sa dénonciation. L’idéologie d’extrême droite fait partie de ces maux.

Toutes les campagnes de Médecins Sans Frontières sur Cassandria.

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