Le « modèle humanitaire dominant » est mis en question en Haïti

Une petite révision de la définition et du positionnement des ONG dans la solidarité internationale, merci à Pierre Micheletti, (professeur associé à l’IEP de Grenoble et ancien président de Médecins du monde-France) et Daniel Henrys, (membre fondateur du Service œcuménique d’Entraide-Haïti et du GRET-Haïti (Groupe de recherche et d’échanges technologiques), et ancien ministre de la santé de la République d’Haïti)…

Publié sur LeMonde.fr, le 12 janvier 2011

armi les voix qui s’élèvent pour s’inquiéter de la situation qui prévaut en Haïti un an après le terrible séisme qu’a connu le pays le plus pauvre d’Amérique latine, certaines expriment de façon parfois véhémente un certain ressentiment à l’égard des ONG. Deux critiques majeures émergent de la part d’intellectuels haïtiens ou d’observateurs étrangers : une certaine inefficacité dont témoignerait le retard à la reconstruction et une complicité affichée avec les intérêts de plusieurs des pays mobilisés au décours immédiat du séisme. A celles-ci s’ajoute, particulièrement de la part du secteur gouvernemental, l’argument que les fonds destinés à l’Etat seraient détournés vers les ONG.

Sans angélisme compassionnel, il convient d’être prudent à l’égard d’un raisonnement qui, conduisant à une généralisation définitive, serait intellectuellement suspect.

Cela ne dédouane cependant pas d’une analyse critique qui peut pointer les limites de l’efficacité des organisations humanitaires non gouvernementales. C’est précisément le propos visé ici. Mais cela ne conduit pas pour autant à balayer d’un revers de main les aides concrètes apportées à la population juste après la catastrophe, et depuis, pour lui permettre de survivre. Nous parlons dans les lignes qui suivent de la phase qui suit la réponse à l’extrême urgence. Celle qui a débuté quelques semaines après le séisme.

La première nuance à apporter consiste en effet à distinguer la réponse immédiate à la catastrophe, des phases chronologiques suivantes. Celles-ci sont supposées conduire à une reconstruction ici repoussée à des échéances insupportables pour la vie et la dignité des personnes frappées par le tremblement de terre.

UN MOUVEMENT HUMANITAIRE PROTÉIFORME

Parler des ONG comme d’un tout homogène et indistinct, dans lequel le public inclut souvent et faussement les agences internationales, est aussi un raccourci. Les organisations humanitaires constituent en effet une constellation d’associations dont les domaines de compétence, les tailles, les modalités opératoires, le caractère laïque ou non sont variables.

Il est clair que le mouvement des ONG internationales est largement dominé par des organisations issues de pays occidentaux. Les cinq plus grosses en termes de budget sont World Vision, Save the Children, Care international, MSF et Oxfam. L’ancrage occidental représente l’un des principaux points communs de cette entité protéiforme que constitue le mouvement humanitaire.

Mais positionner les ONG comme un outil systématiquement au service de la politique étrangère des pays occidentaux, c’est oublier qu’en la matière les « cultures » et les pratiques au sein du mouvement humanitaire sont différentes selon les organisations. Elles ont ainsi historiquement des positionnements vis-à-vis de leurs gouvernements qui sont schématiquement sur trois registres : la collaboration (modèle dit « scandinave »), la mise en tension (modèle dit « méditerranéen ») ou la complémentarité sur un mode privé (libéral) avec les pouvoirs publics de leurs pays d’origine (c’est le modèle dit « anglo saxon »).

Dans les urgences majeures comme le tsunami en Asie ou le séisme en Haïti, des centaines d’ONG sont présentes sur le terrain dans une turbulence générale qui rend les distinctions peu lisibles, aboutissant à ce que le positionnement ostentatoire de quelques-unes puisse être attribué à toutes (leur nombre est actuellement estimé à près d’un millier en Haïti).

Il n’en demeure pas moins que dans les trois modèles sociologiques la référence reste l’Etat, un Etat-nation démocratique, que l’on accompagne en bénéficiant de ses financements, en le renforçant par une offre de service privée, ou dont on nuance la politique étrangère par des positionnements opérationnels et politiques qui peuvent être discordants. Ce sont ces approches que les ONG internationales, au gré de la sensibilité de chacune, tentent de reproduire vis-à-vis des politiques sanitaires et sociales des pays d’intervention. Transposée dans un contexte comme celui d’Haïti cette approche dans la relation avec le gouvernement est inopérante, du fait même de la faillite de l’Etat.

L’analyse critique ne doit pas occulter la dimension politique et la part de responsabilités des leaders haïtiens pour désigner l’action humanitaire comme cause primordiale de la situation locale (le taux de croissance en 2010 devrait connaître un recul de 7 %, alors qu’il connaît une progression de 6 % pour l’ensemble de l’Amérique latine). Il y a en effet une paralysie préoccupante du pouvoir que la crise électorale actuelle renforce éloignant encore la perspective d’un système haïtien de gouvernance démocratique et robuste.

UN HUMANITAIRE DOMINANT REMIS EN CAUSE

Fort de ces constats, c’est ainsi le « modèle humanitaire dominant » qui est questionné et remis en cause, celui qu’ont produit les pays occidentaux au XIXe et XXe siècle, avec ses logiques politiques, techniques et managériales.

Dès lors l’approche des ONG dans la post-urgence ne devrait-elle pas être résolument tournée vers les organisations communautaires ? Ne devrait-elle pas en particulier mettre l’accent sur un soutien au redémarrage économique des familles et des communautés plutôt que de s’inscrire dans une approche strictement matérielle pour remplacer les professionnels, les infrastructures et les consommables perdus ? Ne devrait-elle pas être la plus participative possible dans la place laissée à la population elle-même ? Ne devraient-elles pas dans cette approche privilégier les partenariats avec des ONG locales en vue d’un meilleur accompagnement de ces familles et communautés ? Ne devrait-elle pas intégrer dans ses stratégies et ses modes opératoires des modalités d’intervention inspirées de pays non occidentaux ? De pays dans lesquels les concepts de démocratie et d’Etat de droit ne sont pas nécessairement identiques dans leur capacité réelle à exercer des responsabilités telles qu’elles sont en vigueur dans les pays dont sont issues les principales ONG internationales, celles de pays riches ? Les 20 ans de perfusion financière internationale, ne témoignent-ils pas de façon flagrante de l’impasse de cette approche à ce jour ?

Chaque année se sont environ 18 milliards de dollars d’aide humanitaire internationale qui sont mobilisés de par le monde. C’est dire combien cette aide, souvent vitale, n’en demeure pas moins modeste au regard des sommes en jeu pour aider au relèvement effectif d’un pays confronté à une crise majeure et complexe telle que celle que connaît Haïti. Rien que dans ce pays les besoins, assortis de promesses de dons qui connaissent un important retard dans leur décaissement effectif, sont estimés à près de 8 milliards pour 2010 !

On ne peut attendre de l’action humanitaire plus qu’elle ne peut réellement apporter. Ni au plan opérationnel, ni au plan politique. De ce fait sa dynamique et ses acteurs participent aussi d’une construction symbolique. Cela ne nie pas son efficacité concrète dans de nombreux contextes, mais ne doit pas à contrario empêcher une réflexion devenue urgente sur les nécessaires adaptations de ses modalités de mise en œuvre. En Haïti comme ailleurs.

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